Le 11 septembre : un débat définitivement piégé ?

7 Déc

New York, 11 septembre 2001 au matin, deux avions de la compagnie American Airlines blablabla… Pas la peine d’y revenir, tout le monde connaît par coeur les images (on allait dire « le film »). Voici 12 ans que l’événement a eu lieu et qu’il ne cesse de déployer ses conséquences catastrophiques, pour certaines très concrètes et très meurtrières. Mais ces attentats ont fait également beaucoup de dégâts dans les têtes. Entre autres symptômes, on trouve ainsi largement répandue l’idée selon laquelle la version officielle des attentats en cacherait les coulisses véritables. Les coupables ne seraient pas ceux qu’on dit et une foule de données présentées comme factuelles seraient en fait falsifiées. Derrière le mensonge des médias dominants, la vérité serait pourtant facile à débusquer : ne sont-ils pas connus, ceux qui ont su tirer tout le profit de la situation ?
N’en ont-ils pas justement pris prétexte pour mener à bien la politique agressive et cynique que l’on sait, ajoutant d’ailleurs à leur propagande de guerre d’autres mensonges éhontés et désormais unanimement reconnus comme tels ?

Depuis plus d’une décennie, les tentatives d’explication alternatives du 11 septembre ont été à la source d’une foule d’initiatives, principalement relayées par Internet dont la massification, remarquons le, a été exactement concomitante. Ce qui ressort de ce flot de documentaires, livres et autres conférences est de qualité très variable, tant diffèrent les choix opérés par leurs auteurs, les moyens auxquels ils recourent ou les objectifs qu’ils semblent poursuivre. Pour ne prendre qu’un exemple du côté des documentaires, suivre un collectif de familles de victimes pour montrer combien la « commission nationale sur les attaques terroristes contre les États-Unis » n’a cessé de trahir leurs attentes (c’est le sujet de Press for Truth) n’a strictement aucun rapport avec le fait de mettre bout à bout les supposés « liens manquants » conduisant au dévoilement, ô surprise, d’une conspiration juive intersidérale derrière les attaques de Manhattan (on fait ici allusion au très pourri Missing Links).

Cette diversité d’approches ne signifie en elle-même pas grand chose, si ce n’est qu’elle suffit à imposer l’idée d’une mobilisation multiforme et par conséquent difficile à juger dans sa globalité, a fortiori en quelques phrases expéditives. Et si ce constat n’oblige aucunement à prendre position sur le fond du débat, il conduit forcément à s’interroger sur le bien fondé de l’accusation de conspirationnisme appliqué à toute manifestation de doute quelle qu’elle soit, c’est-à-dire sur l’efficacité de la stratégie adoptée depuis le tout début pour contrer l’ensemble des contestations ciblées ou globales des explications dites « officielles ».
Visiblement, cette simple mise en cause est déjà beaucoup trop pour certains, dont on remarque qu’ils sont souvent les mêmes qui, les tours à peine tombées, parlaient déjà d’événements « historiques » (au moins une conviction qu’ils partagent avec leurs adversaires). Mais si le 11 septembre a effectivement l’importance formidable que la machine médiatique lui a donnée d’emblée, n’est-ce pas la moindre des choses que de chercher à en savoir le plus possible ?

Depuis que les attentats se sont produits, on en voit qui s’accrochent comme si leur équilibre mental en dépendait à la toute première présentation des faits, celle qui a émergé dans le feu de l’action et qui pour cette raison ne pouvait qu’être la plus lacunaire et la plus manichéenne : c’est celle de l’« Occident », naturellement vertueux et transparent, attaqué par surprise et comme par le plus grand des hasards par le fanatisme islamique et la barbarie orientale.
Les mêmes, et à leur suite l’ensemble des grands médias (ce qui est plus problématique), ont dès lors refusé toute légitimité au principe même d’une discussion raisonnée, usant pour cela d’arguments d’autorité et même plus simplement disqualificatoires. Dans ces conditions, comment pas ne voir en eux  les défenseurs d’une vérité très politique ? Et de fait, la façon dont ils ont réagi et continuent à réagir les dénoncent pour ce qu’ils sont réellement, à savoir les adeptes d’une vision du monde qui par définition ne souffre aucune mise en cause. On a les piliers de la foi qu’on peut, mais quels en sont les résultats ?
L’un d’entre eux est que, après dix ans d’un usage impressionniste et souvent même fallacieux, la fameuse accusation de conspirationnisme a désormais perdu toute crédibilité. Et pas de bol, c’est justement dans ce genre de situation qu’on en a particulièrement besoin…
En effet, cet état de chose devait non seulement générer son lot de sceptiques en tout genre – ce qui d’ailleurs n’est pas une mauvaise chose – mais aussi de petits malins qui, vu la défense paniquée dont faisait l’objet la fameuse « thèse officielle », ne tardèrent pas à y voir la pièce indispensable à l’équilibre du « système », sorte de goupille qu’il suffirait de tirer pour qu’il explose. Petits malins, ou bien plutôt gros naïfs, car comment croire sérieusement que l’issue des luttes politiques et sociales puisse se décider au seul niveau des symboles, aussi spectaculaires fussent-ils ?
Enfin, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’une contestation portant d’abord sur un événement très ciblé se soit rapidement chargée d’autres dimensions, et qu’on ait bientôt vu se grouper sous ce drapeau tous les amateurs traditionnels de grands récits alternatifs où tout est également limpide mais  symétriquement l’inverse de ce que disent les grands médias. Ce sont là les conspirationnistes authentiques, qui en réalité se foutent à peu près autant du 11 septembre que ceux qui les dénoncent avec tant d’hypocrisie.
Car insistons bien sur cette profonde convergence de vues entre croyants des deux bords, qui s’affrontent en apparence mais en réalité se complètent parfaitement : s’ils cultivent la même idée d’un fait qui écraserait tous les autres par son importance, ce qui est très contestable, ils ne s’intéressent pour finir qu’à ce qu’il est censé prouver, et qu’eux même savent de toute façon depuis toujours.

Sans doute l’espace de débat sur ce qui s’est passé fin 2001 et les années suivantes ne se limite-t-il pas encore tout à fait à une pure confrontation entre maximalistes de part et d’autre, défenseurs de l’orthodoxie bushiste d’un côté et experts ès inside job de l’autre. Il faut pourtant admettre que la bêtise de ceux-là, combinée aux raidissements du moment et au succès naturel de tout ce qui n’est pas trop dur à avaler, pèse jusque sur la possibilité de parler de ces événements, même avec la plus grande prudence.
Surtout, et c’est ici que le problème devient aigu, il semble que toute prise de parole sur le sujet soit désormais destinée à tomber dans un champ polarisé à l’extrême, obligeant automatiquement celui qui s’y risque à faire le jeu de l’un des deux camps en présence. S’inquiéter des progrès du  conspirationnisme authentique vous fera ainsi passer pour un partisan de Fourest et consort, quand douter de tel aspect du 11 septembre vous rangera du côté de Soral et compagnie. Et tant pis pour ceux qui réprouvent tout autant les deux faces de cette conjurations des imbéciles : fatalistes, ils en concluront qu’il vaut mieux désormais éviter ce débat comme la peste, quitte à ne plus savoir quoi en penser.
Il y a pourtant au moins une chose qu’on puisse encore faire, c’est tenter de comprendre les ressorts de cette dynamique et d’en maîtriser les effets, au moins pour soi-même. D’où les deux courtes vidéos ci-dessous qui, mises en regard l’une de l’autre, permettent à peu de frais de se faire une idée précise non seulement des positions en présence, mais de la façon dont chacune tire finalement sa force des faiblesses de l’autre.

La première s’attaque au raisonnement conspirationniste en montrant comment, à partir de n’importe quoi, comme ici Star Wars, il est possible de prouver également n’importe quoi, comme ici le complot de la famille Skywalker en vue de détruire l’Étoile Noire. Pour en convaincre les millions de  naïfs qui avaient compris le film autrement, il suffit d’agencer habilement certains éléments disparates et de les réinterpréter dans un sens conforme au récit d’ensemble : on obtient alors la parfaite illusion d’un plan concerté où plus aucun rôle n’est laissé au hasard, ce qui est bel et bien la façon dont certains présentent leur explication soit disant alternative des attentats de 2001.
Mais la limite de cette démonstration est que le 11 septembre n’est justement pas une fiction hollywoodienne, que les guerres terriennes, contrairement à celles qui font rage dans les étoiles pour le plaisir des spectateurs, n’existent pas qu’au cinéma et ne prennent pas fin lorsqu’on rallume la salle. En d’autres termes, et quoi qu’il en soit des dérives de certains « truthers », la signification d’un événement réel ne peut en aucun cas dépendre du seul consensus public, ce qui ouvrirait (et en fait ouvre déjà) la voie à toutes les manipulations de l’opinion.
La critique du conspirationnisme est donc utile et même indispensable lorsqu’elle rencontre son objet, mais elle ne peut être considérée comme un argument définitif, surtout lorsqu’on l’applique sans discernement à n’importe quoi.

L’accusation approximative de conspirationnisme présente d’ailleurs cet inconvénient qu’elle peut être très facilement retournée, ce que fait justement la seconde vidéo en prenant pour cible une certaine narration mainstream du 11 septembre et de ses suites. Le récit y est présenté comme truffé de trous et d’invraisemblances – ce qui n’est pas toujours complètement faux – et l’on comprend que si cette explication a la confiance du citoyen lambda, c’est seulement parce que ce dernier en consomme un à un les épisodes sans jamais faire preuve du moindre esprit critique.
Mais là encore la force de la démonstration masque ses failles. D’abord, l’interprétation des faits mobilisés ici peut être contestée, et elle ne manque d’ailleurs pas de l’être par ceux d’en face : derrière l’arbre des évidences pointe donc la forêt des conflits d’interprétation, auxquels l’intervention des « experts » ne change rien vu qu’ils sont aussi nombreux d’un côté que de l’autre. Enfin et surtout, comprenons bien que ce tableau d’ensemble, même s’il était rigoureusement exact, ne suffirait en aucun cas à révéler la vérité cachée du 11 septembre : tout ce que l’on pourrait éventuellement en conclure, c’est que n’importe quoi est dit depuis des années sur le sujet et que, dans ces conditions, il est peu  probable qu’on n’en apprenne jamais rien de fiable – sans même parler d’un fin mot de l’histoire dont il n’est même pas sûr qu’il existe.
Aussi, ceux qui profitent de cet état de chose pour vous vendre une histoire mieux ficelée nous baratinent et ne font que rajouter du bruit au bruit.

Un mot tout de même pour conclure et élargir la perspective. Il est important que nos milieux s’intéressent au 11 septembre et aux problèmes qu’il pose même si ceux-ci paraissent insolubles – et sans doute même assez secondaires car, franchement, même dans le pire des scénarios, qu’apprendrait-on qu’on ne sait déjà sur le cynisme de nos dirigeants et la violence dont ils sont capables ?
Cette nécessité ne tient pas seulement à ce qu’on rencontre chez nous comme ailleurs des personnes susceptibles de partir en vrille sur cette question, ni même au simple devoir ne pas déserter un espace de débat qui, sinon, deviendra inéluctablement une arme aux mains de nos ennemis. En fait, nous devons surtout voir cette polémique comme la manifestation symptomatique d’un problème beaucoup plus général et très actuel, celui des représentations concrètes du pouvoir et de leurs mobilisations politiques. Remplaçons en effet un instant le gouvernement américain, la CIA et l’ISI par Wall Street, la Commission européenne et le dîner du Siècle, et l’on voit immédiatement que ce sont les mêmes affrontements qui dominent les débats économiques du moment, avec les mêmes risques de sortie de route et les mêmes nuisibles des deux bords qui finissent systématiquement par y jouer le premier rôle.
L’effort commun doit donc consister à trouver rapidement une juste façon d’en parler, c’est-à dire une approche qui renonce à la fois à la pseudo objectivité de ceux qui occupent ces lieux du pouvoir, et qui pour cette raison useront de n’importe quel moyen pour disqualifier d’avance toute mise en cause un peu ciblée, mais tout autant à la pseudo lucidité de ceux qui se rêvent en puissants de demain, faux subversifs dont la contestation se borne à jalouser les puissants d’aujourd’hui. Ainsi évitera-t-on aussi bien l’accusation abusive de conspirationnisme que le conspirationnisme lui-même, le refus de tenir compte des manifestations concrètes du pouvoir que la focalisation équivoque sur ses seuls bénéficiaires : c’est la seule façon d’aborder en termes vraiment politiques des sujets qui, c’est inévitables, vont préoccuper un nombre toujours croissant de nos contemporains.
La tâche est ardue, tant les maîtres de l’heure se comportent de plus en plus en conspirateurs et leurs ouailles en simples victimes de complots, mais elle n’en est que plus urgente.

Et maintenant, on se détend :

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