Madiba: la révolution manquée de Mandela ou une Victoire à la Pyrrhus ?

18 Déc

Les écrits qui ont suivi la mort de Nelson Mandela ne sont pas qu’une apologie de l’homme et de son combat contre l’apartheid. Les anciens soutiens du régime de l’apartheid sont les premiers à applaudir « l’humaniste ». A l’opposé, certaines voix commencent à s’élever pour faire la critique du virage libéral de Mandela et de son refus d’aller au bout de certaines de ses idées.
Afin de mieux cerner le parcours de Madiba, il apparait nécessaire de resituer sa lutte dans le contexte historique, international, économique et collectif dans lequel elle s’est inscrite.

Cela peut sembler bête à dire, mais Madiba n’était pas seul. Il est présenté aujourd’hui comme une icône, mais il ne faut pas oublier qu’il a été la figure emblématique d’une lutte à l’écho international portée par des millions de personnes.
ahmad kathrada
L’ANC et les autres organisations qui ont combattu l’apartheid politiquement et par tous les moyens nécessaires ne peuvent être réduites à une seule personne, même d’une stature aussi grande que celle de Madiba.
La lutte contre le pouvoir blanc en Afrique du Sud relève d’un combat de libération nationale dans un contexte où l’Afrique et l’Asie se libèrent de la domination coloniale – le Viêt-Nam et l’Algérie ayant montré que des victoires étaient possibles.
En pleine Guerre Froide, les luttes idéologiques sont également centrales, avec en point de mire la volonté de construire une alternative au capitalisme. Les régimes israéliens et sud-africains, issus du colonialisme et, de ce fait, intrinsèquement inégalitaires, bénéficient, de par leur situation géographique, d’une bienveillance et d’un soutien sans faille des états occidentaux (ce qui, pour la Palestine occupée, est encore le cas de nos jours).
L’ANC et Nelson Mandela se revendiquent alors clairement d’un combat contre le capitalisme dont l’apartheid est une des variantes racistes et séparatistes les plus brutales.
Hier comme aujourd’hui, penser la lutte en Afrique du Sud sans l’articuler à une lutte pour la répartition des richesses est absurde.

La libération de Mandela et son accession au pouvoir ont représenté une victoire symbolique pour les africains. Cependant, elles sont aussi le résultat de la défaite du camp « socialiste ». La possibilité d’une alternative au capitalisme étant momentanément neutralisée ou disqualifiée, Nelson Mandela – qui était considéré à juste titre comme un « communiste » africain (il a été membre des instances dirigeantes du parti Communiste Sud-Africain) – ne fait plus peur, même si des dirigeants et services le soupçonneront longtemps de sympathies socialistes. L’occident libéral considère alors qu’il a vaincu définitivement toute remise en question de sa domination économique. A ce titre, il peut souffrir la libération d’un dirigeant africain figure de la lutte antiraciste et connu pour son engagement communiste.
joe slovo
Faire croire que capitalisme et démocratie sont naturellement liés est l’un des piliers du consensus qui rend acceptable les injustices économiques et sociales aux yeux du monde occidental. La croyance dans le fait que riches et pauvres ont les mêmes droits et devoirs et que le talent de chacun permet la réussite est ce qui contient le mieux les explosions sociales.
Le crédo des « droits de l’homme » et son véhicule, l’antiracisme moral, rendent alors difficile, voire impossible, le soutien officiel ou officieux des démocraties au pouvoir blanc du régime de Pretoria.

Le seul modèle qui vaille et qui tienne devient la démocratie libérale. L’Afrique du Sud ne peut que suivre ce chemin, sachant que le volet économique des négociations scelle toute tentative d’une transformation économique radicale. Il y aura les droits de l’homme mais, comme ailleurs, les injustices économiques pourront perdurer. Si cela semble si naturel à tout le monde, c’est que l’hégémonie culturelle et politique du néo-libéralisme est forte. Cette croyance est d’ailleurs bien résumée par l’acronyme T.I.N.A. (There Is No Alternative) inventée par Margareth Thatcher, s’efforçant de museler toute critique du capitalisme.
Lors des négociations destinées à préparer la transition entre le régime de Pretoria et les dirigeants de l’ANC, on assiste à un cloisonnement des différents pouvoirs. Les dirigeants de l’ANC sont polarisés par l’accession au pouvoir politique ; les élites blanches, elles, conservent le pouvoir économique en le plaçant hors des négociations. Le politique est l’affaire de tous, mais que chacun s’occupe de son business. La question d’éventuelles réparations vis-à-vis de la spoliation des ressources naturelles, de la répartition des terres ou de l’exploitation des êtres humains est évacuée. La situation se résume alors ainsi : l’accession au pouvoir politique pour les élites noires est envisageable ; le pouvoir blanc, quant à lui, se retranche dans la sphère économique en concédant l’émergence d’une petite bourgeoisie noire. Se voyant promettre démocratie et justice, la population noire est invitée à croire que tout le monde pourra désormais y arriver en travaillant. En réalité, une majorité de sud-africains se retrouvent exploités, privés de toute direction dans la lutte et en proie à une cruelle désillusion.

Demi-victoire politique et défaite économique totale, en somme. Le même scénario s’est appliqué dans les pays colonisés ayant accédé à l’indépendance. Avec le démantèlement de l’apartheid politique, le système administratif colonial est laissé à la sous-traitance de toutes les populations vivant sur le territoire, ce qui confère une forme plus acceptable à l’apartheid économique qui perdure. On peut faire le parallèle avec le maintien des Békés après que Schœlcher ait transformé l’esclavage en salariat.

La focalisation sur Nelson Mandela, c’est-à-dire sur l’icône au-delà de la personne, ne concoure pas tant à une personnalisation du pouvoir qu’à une individualisation des luttes politiques.
La dissolution du collectif, de la classe, du peuple, des dominés et la mise en avant d’une seule personne présentée comme le « sauveur suprême » participent à une démobilisation de la conscience politique. La conscience de classe, qui pose le primat de l’appartenance à un groupe plus large, plus grand que sa situation individuelle, est ainsi dévitalisée. Les contradictions entre groupes sociaux sont reléguées au second plan, masquées par l’icône symbole de la convergence des luttes.
Dulcie September
Cette personnification à outrance n’est pas fortuite, tant il est nécessaire pour les tenants du système économique capitaliste de poser les destins individuels, quels qu’ils soient, comme base et aboutissement de la société.
Combien parmi ceux qui célèbrent Nelson Mandela peuvent citer d’autres dirigeants ou figures de la lutte. Qui se souvient aujourd’hui des hommes et des femmes, des batailles et des alliances internationales qui ont fait l’histoire de l’ANC ?
En somme, on célèbre Mandela pour masquer la résonance politique de sa lutte.

La victoire de l’ANC sur le plan politique et son échec sur les plans économique et culturel nous enseignent qu’il est nécessaire d’articuler, de manière constante et permanente, le combat sur ces trois terrains. Reculer sur l’un, c’est perdre le bénéfice des deux autres.

Merci aux combattants d’Afrique du Sud et des pays arabes de toutes les époques de nous rappeler que le système capitaliste n’accepte, au bout du compte, les victoires des dominés que lorsqu’elles ne remettent pas en cause son maintien sous une forme ou une autre.

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