La séance du dimanche : Les frères des frères

25 Mai

frères des frères

 

En 1940, j’avais l’âge de raison pour le comprendre, la France, deuxième puissance impériale du monde, s’écroule en quelques jours. Ma famille, alsacienne, ne doit son salut qu’en se réfugiant à Alger. Je me souviens que je me glissais souvent au fond de la mosquée Sidi Abderrahmane tant j’étais impressionné par la dignité de ces hommes qui se prosternaient et se relevaient dans une communion parfaite. Ce calme effaçait pour moi l’hystérie de l’exode où j’avais vu les miens s’avilir, s’entretuer pour une bouchée de pain. La civilisation n’était donc pas là où l’on me l’avait dit.

Un jour en 1944, mon père, jeune officier, a pu remplir ses camions de tirailleurs pour repartir à la conquête de la patrie vaincue. Mais ses soldats étaient tous algériens. Je l’ai même raconté en classe, quand nous sommes rentrés en Alsace : « la France, ai-je lancé à mon professeur, a été libérée par les Arabes ». Ça a jeté un froid car une partie des Arabes en question (majoritairement berbères comme il se doit) était restée en métropole et reconstruisait nos maisons détruites dans un silence terrifiant : ils avaient appris, eux, ce qui s’était passé le jour de la victoire à Sétif, Guelma et Kerrata.

Comme je continuais à les fréquenter, je décidai de partir, seul, à dix-sept ans, au pays de Nasser pour comprendre quelle espérance venait d’y naître. Inutile, bien sûr, de vous expliquer pourquoi, lorsque j’ai dû faire mon service militaire, au début de la guerre d’Algérie, j’ai déserté et rejoint la Fédération de France du FLN. Nous avons été une trentaine sur trois millions à le faire. Mais je dirais, comme Jean Genet, que ça ne relevait nullement de l’héroïsme : je quittais simplement le camp des vaincus (les miens depuis 1940) pour rejoindre celui des vainqueurs (ce tiers-monde qui s’embrasait lentement mais irrémédiablement depuis dix ans).

Nous n’avons d’ailleurs pas été des « porteurs de valises » dociles. On sentait déjà au sommet du « nidam » (l’organisation) une bourgeoisie naissante aux allures plus mafieuses que productives. Mais à la base, chez les parents des futurs « beurs » (comme on a le culot de les appeler aujourd’hui) chez ces ouvriers qui avaient souvent côtoyé le syndicalisme français et pointé ses lâchetés, je sentais une telle rage de vivre que ma confiance était immense dans ce peuple capable de venir se battre jusque dans la gueule du loup.

Jean-Louis HURST dit Maurienne

 

2 Réponses vers “La séance du dimanche : Les frères des frères”

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  2. Ma dette algérienne | quartierslibres - 2 juillet 2014

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