De Bologne à Ankara, le spectre de la violence d’Etat

13 Oct

Samedi 10 octobre 2015, les forces politiques de la gauche radicale turque et kurde ont été la cible d’un attentat monstrueux.
Cet attentat s’inscrit dans le prolongement d’une longue série de violences politiques à l’encontre des forces révolutionnaires kurdes et turques. L’attentat de Suruç, le 20 juillet 2015, a servi de prétexte au président turc, Recep Tayyip Erdogan, pour reprendre l’offensive contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et réprimer sévèrement les mouvements de gauche en multipliant les arrestations sur tout le territoire. A Diyarbakir, dans l’est de la Turquie, les forces spéciales turques ont attaqué la ville. Sous la houlette du PKK, les habitants se sont défendus, tenant en échec les forces militaires turques pendant plusieurs jours. Depuis l’attentat de Suruç, qui a visé des militants de la gauche turque, l’Etat turc est officiellement entré en guerre contre Daesh mais, dans les faits, il bombarde surtout les positions du PKK, notamment celles de l’état-major basé sur le mont Qandil, en Irak. Face à cette violence d’Etat, le PKK réagit par des embuscades et des assassinats ciblés qui font des dizaines de victimes chez les militaires et policiers.

La stratégie d’Erdogan, qui veut se construire un régime présidentiel fort, ne trompe personne. L’évidence est que le véritable adversaire d’Erdogan, le pantin islamiste de l’OTAN, est la gauche révolutionnaire turque et le parti HDP, le parti des peuples, qui en juin dernier a privé l’AKP, le parti de la justice et du développement du président au pouvoir, d’une majorité absolue.

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L’AKP et Erdogan ont recours aux militants islamo-nationalistes les plus radicaux du pays pour répandre la violence, quand ce n’est pas carrément avec les services secrets de l’Etat turc qu’ils l’organisent. Il est établi que les assaillants de Daesh qui ont massacré près de 200 personnes à Kobané en juin dernier sont venus de Jerablous via la Turquie. Comment imaginer que les services de renseignement turcs n’étaient pas au courant ? Comment plus d’une centaine de combattants de Daesh auraient-ils pu attaquer Kobané depuis la Turquie sans la complicité de l’armée turque ?

La semaine passée, des manifestations nationalistes se sont muées en attaques coordonnées de sièges du HDP, dont celui d’Ankara, qui a été incendié sous l’œil impassible des forces de l’ordre. En premier ligne de ces affrontements, on retrouvait les voyous nationalistes de Sedat Peker, déjà condamné en tant que « chef mafieux ». Vendredi dernier, à l’occasion d’une «manifestation contre le terrorisme », ce même Sedat Peker a pris la parole pour exprimer une ligne claire : « Nous allons tous voter pour l’AKP. J’aime le président Erdogan […] il y aura beaucoup de sang qui coulera, des rivières de sang…».

Sedat_Peker_9octobre2015

C’est dans ce contexte qu’a eu lieu l’attentat d’Ankara, qui n’est que le produit de l’alliance entre l’AKP et les nationalistes turcs, synthétisée par la déclaration d’amour de Sedat Peker à Erdogan. Sur la scène, micro en main, Sedat Peker a rappelé au public qu’il fallait voter pour l’AKP parce que : « si Erdogan part, la Turquie partira elle aussi ». D’une main, il a fait le geste des Loups gris (son mouvement armé néo-fasciste) ; de l’autre, celui islamiste des quatre doigts levés, le pouce replié sur la paume, qu’Erdogan reproduit très souvent.

Sedat_Peker_9octobre2015_signes

Pour toute personne qui n’est pas dans le déni de la réalité, les faits sont là : ce jour-là, les nationalistes turcs et les islamistes ont scellé leur alliance contre la gauche révolutionnaire turque.
Quelques heures plus tard, au centre de la capitale, à deux kilomètres du palais présidentiel, dans une zone normalement ultra-sécurisée par l’Etat turc, deux bombes explosent au milieu d’un rassemblement de la gauche turque.

On ne dénombrait pas encore le nombre exact de morts à Ankara que déjà l’Agence Reuters et l’ensemble des medias dominants occidentaux reprenaient les déclarations du pouvoir turc, qui expliquait que les bombes avaient été posées par des militants du PKK ou du DHKP-C.
La version officielle turque est des plus crédibles : les « extrémistes de gauche » tuent leurs camarades pacifiques. C’est ainsi que le pouvoir turc présente les choses.

Rien ne sert de partir dans des analyses d’attentats de type « false flag » ou dans des histoires d’agents secrets triples comme en rêvent les dissidents d’extrême droite.
Avec un peu de mémoire et/ou de culture politique, on peut remonter dans le temps et se rappeler que des choses similaires se sont produites sur le pourtour méditerranéen il n’y a pas si longtemps que cela.
Le 2 août 1980, à 10h25 en gare de Bologne, par exemple.
Un Etat au sein duquel s’affrontaient des chrétiens démocrates qui avaient du mal à tenir le pouvoir, une gauche extra-parlementaire active et s’appuyant sur un mouvement social vivace, ainsi qu’une extrême droite nationaliste qui, comme à son habitude, servait la soupe de la CIA.

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Une situation comparable à la situation du gouvernement d’Erdogan, en somme.
A l’époque, les bombes de Bologne avaient permis à l’Etat italien de criminaliser l’extrême gauche, alors même que l’attentat massacre n’était pas dans le modus operandi de la lutte armée révolutionnaire, dont les cibles privilégiées étaient les patrons et les flics.
Aujourd’hui, tout ceci est connu et reconnu officiellement. Il y a eu un complot, des décisionnaires et des exécutants. Il y a eu enquête, un procès et des condamnations. Le sang des victimes de l’attentat de Bologne est sur les mains de l’Etat Italien, de ses forces de police, de ses services secrets et de ses larbins habituels que sont les militants fascistes. Dans son arrêt du 23 novembre 1995, la Cour de cassation italienne a ainsi proclamé « l’existence d’une vaste association subversive composée, d’une part, par des éléments provenant des mouvements néo-fascistes dissous, tels Paolo Signorelli, Massimiliano Fachini, Stefano Delle Chiaie, Adriano Tilgher, Maurizio Giorgi, Marco Ballan, […] et, d’autre part, par Licio Gelli, le chef de la loge P2, Francesco Pazienza, le collaborateur du directeur général du service de renseignement militaire SISMI, et deux autres officiers du service, le général Pietro Musumeci et le colonel Giuseppe Belmonte. On leur attribuait […] d’un côté de vouloir subvertir les équilibres politiques constitutionnels, pour consolider les forces hostiles à la démocratie, et, de l’autre […] de favoriser les auteurs d’entreprises terroristes qui pouvaient s’inscrire dans leurs plans. »

Deux vérités sont à garder en tête à la lecture de ces évènements :
1- Quand il y a un « complot » de grande envergure, il y a toujours des fuites : trop de personnes sont impliquées pour que le secret demeure permanent.
2 Les extrêmes-droites nationalistes servent toujours de larbins aux Etats pour faire la sale besogne.

L’enchainement des violences politiques en Turquie peut être vu sous cet angle.
Le PKK avait annoncé un cessez-le-feu unilatéral pour le samedi 10 octobre 2015. Cette décision a été maintenue malgré la violence de l’attentat. Erdogan, quant à lui, a besoin de la tension politique pour se maintenir au pouvoir.
Il n’y a pas de « théorie du complot », il n’y a que des forces politiques qui s’affrontent, selon un schéma classique gauche/droite, avec une fois encore des nationalistes en larbins du système. D’un côté, des représentants des classes dominantes qui foulent aux pieds les droits des populations avec la bénédiction de l’OTAN ; de l’autre, des forces révolutionnaires. Erdogan, sous ses oripeaux de Sultan, reste chaussé de « Air Jordan » : il est juste le larbin local de l’impérialisme américain. Pour conserver le pouvoir, il s’allie aux voyous nationalistes des Loups gris, qui n’ont rien à envier aux fascistes italiens des années de plomb qui posaient des bombes pour lutter contre le péril rouge.

attentat_Diyarbakir

Sans risque de trop se tromper, on peut raisonnablement parier que le pouvoir turc actuel a su exploiter aux mieux, enfin plutôt au pire, son alliance avec des nationalistes, le crime organisé et des soldats de Daesh pour porter un mauvais coup aux forces de gauche radicale.
L’alliance entre ces trois forces est manifeste en Turquie. Les collusions entre Daesh et les militaires turcs sont régulièrement montrées par les forces des YPG qui se battent au Rojava. C’est aussi ce que résume simplement Selahattin Demirtas, le leader du HDP, lorsqu’il déclare : « nous sommes confrontés à un Etat meurtrier qui s’est transformé en mafia ».

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