L’âne médiatique disséqué : La banlieue du « 20 heures »

9 Déc

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Face à la tendance massive des médias dominants à promouvoir et à assurer le service après-vente de l’ordre libéral en vigueur, de nombreuses critiques ont dénoncé à juste titre le rôle actif des nouveaux chiens de garde et autres pseudo-briseurs de tabous.

La même bouillie dépolitisante, servie tiède à longueur de journaux télévisés, ne se limite pas à criminaliser toute forme de lutte radicale, immédiatement mise à l’index au rayon « extrémismes » : elle renforce également le sens commun d’un racisme acceptable, sous couvert de laïcité républicaine, ou de protection contre de sinistres incompatibilités culturelles. Il vaut mieux avoir la gueule cathodique de l’emploi, si on veut éviter la moulinette du jité…

Le façonnement de ce racisme ordinaire passe par la construction légèrement insistante d’une image stigmatisante de « la banlieue », cette région d’autant plus inquiétante qu’elle est indistincte. Un lieu menaçant où errent sans but apparent des sauvageons souvent mahométans ou subsahariens toujours à l’affût d’une incivilité, toujours prêts –par instinct malfaisant– à défier l’État de droit, à se livrer à toute sorte de trafics et à laisser éclater une violence irrationnelle.

Le point d’orgue de cette construction d’une Zone de Barbarie Préférentielle (Z.B.P.) aura été novembre 2005 et l’instauration, inédite depuis des décennies, de l’état d’urgence en France métropolitaine. Les images télévisées d’affrontements entre la cavalerie et les Indiens –du 9-3 et d’ailleurs– avaient alors fait trembler d’horreur et de sainte trouille plus d’une honnête famille française, tapie dans l’ombre d’une confortable chaumière.

Le traitement médiatique de « la banlieue » et de ses peuplades menaçantes par les journaux télévisés répond donc à des critères bien définis. Les journalistes en charge du « problème » contribuent à dessiner les contours de cette véritable région idéologique. Il s’agit clairement de jouer sur une série de réflexes conditionnés et de rétro-alimenter les peurs et les fantasmes identitaires petit-blanc des clients du « 20 heures ». La chronique banlieue-tremblez-braves-gens est alimentée en permanence, elle ronronne, comme la météo ou les cours de la bourse.

Le déraillement du train Paris-Limoges à Brétigny-sur-Orge en juin 2013, pour ne prendre qu’un exemple, a donné l’occasion à de nombreuses rédactions de sortir elles aussi des rails en accusant des hordes de banlieusards imaginaires des pires actes de barbarie. Brétigny-sur-Orge n’est pourtant pas l’endroit le plus conflictuel de France, mais comme il se trouve dans cette zone de suspicion indistincte – « banlieue »- tous les fantasmes sont permis, y compris celui de ces quasi-zombies détrousseurs de cadavres qui auraient attaqué sans pitié les survivants de l’accident ferroviaire.

Face à de telles énormités, qui ne donnent quasiment jamais lieu à aucun démenti, aucune correction, la tentation de la parano complotiste est grande. Et on risque de voir systématiquement dans la figure du journaliste un ennemi de classe subjectivement animé par la haine des quartiers populaires et personnellement occupé à renforcer les frontières intangibles des ghettos suburbains. On aurait pourtant tort de s’en tenir à ce degré d’analyse. Ce serait presque imiter les ânes médiatiques de service et prendre les effets pour les causes : croire que l’idéologie véhiculée dans les sujets des « 20 heures » n’est que l’expression des préjugés de ceux qui présentent l’information, au lieu de chercher à en démonter les mécanismes de fabrication.

Le livre de Jérôme Berthaut, La banlieue du 20 heures. Ethnographie de la production d’un lieu commun journalistique, fondé sur un travail d’enquête sociologique au sein des rédactions, notamment celle de France 2, va beaucoup plus loin. Il entre dans l’étable et suit pas à pas les modalités d’élevage des futurs spécialistes à grandes oreilles des Z.B.P. Il permet de comprendre le formatage de l’information et de voir entre autres choses comment ceux qui hurlent ou grognent au lieu de braire en rythme sur les « sujets banlieue » sont impitoyablement écartés du champ où l’herbe est la plus grasse pour être envoyés à l’abattoir. On y suit pas à pas « la fabrication d’un sens commun éditorial » à travers l’organisation concrète des reportages en Z.B.P. et la reproduction sur commande des stéréotypes attendus, la fidélité à ces grilles d’analyse étant directement proportionnelle aux perspectives d’avancement hiérarchique au sein de la ferme modèle. Il montre enfin efficacement comment l’imposition des pratiques et des logiques des chaînes privées influe sur la normalisation du sujet-banlieue et assure la promotion d’un journalisme embarqué (« la conversion aux attitudes et aux points de vue des policiers »).

7 Réponses to “L’âne médiatique disséqué : La banlieue du « 20 heures »”

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