Nuit debout pas sans nous

25 Avr

Voilà quatre semaines que la « nuit debout » occupe les places et tente de créer des convergences entre les différentes luttes avec comme axe centrale la lutte contre la loi « travail ». C’est peu dire que le mouvement arrive à un tournant et que de nombreuses forces médiatiques et politiques s’échinent à lui imposer d’effectuer un virage doux et consensuel. Lordon l’a très bien expliqué dans son intervention du 20 avril à la bourse du travail  :

« Et les constants efforts de cette chefferie, c’est de pousser le mouvement qui les déborde complètement, dans un sens qu’ils croient contrôlable. Et en l’occurrence dans le sens de ce que j’appellerai le citoyennisme intransitif. C’est-à-dire le citoyennisme pour le citoyennisme, qui débat pour débattre, mais ne tranche rien, ne décide rien et surtout ne clive rien. Une sorte de rêve démocratique cotonneux précisément conçu pour que rien n’en sorte. Et même pour qu’on oublie aussi vite que possible la raison première qui nous a rassemblés : renverser la loi El Khomri et son monde ».

Dans cet effort pour contrôler nos nuits et nos jours le système fait jouer tous ses réseaux. Il n’est pas étonnant que des « leaders des quartiers populaires » coopté-e-s par les beaux quartiers participent à infléchir le chemin de « nuit debout » et jouent consciemment ou non dans ce grand concert leur partition.
Aucune force politique, aucun acteur-rice des quartiers populaires n’a à lui seul une base sociale suffisante pour prétendre représenter les quartiers populaires. Nos quartiers ont ainsi beaucoup de haut-parleurs et parfois des beaux parleurs qui se payent bien souvent plus de mots que de luttes. C’est une partie d’entre eux que le pouvoir médiatique met en scène pour illustrer la fracture entre « nuit debout » et les quartiers populaires.
Une grande partie de ces acteurs de quartiers qui tirent aujourd’hui à boulet rouge sur « nuit debout » est formée par ceux qui se précipitent sur le premier strapontin que le système leur propose. Il est plus facile pour eux de mettre en scène leur indépendance et radicalité face aux efforts de convergence des luttes de nuit debout que de résister aux sirènes du pouvoir quand on leur demande de jouer les figurants sur les affiches électorales ou encore les conseillers de l’institution.

sihame_Marseille (2)
Le premier argument qu’ils renvoient à « nuit debout », c’est sa composition sociale qu’ils réduisent à des classes moyennes blanches. Nul ne conteste que la Place de la République est majoritairement occupée par des populations blanches issue des classes moyennes qui sont pour une partie d’entre elles en précarisation accélérée. Mais réduire « nuit debout » et la lutte contre la loi « travail » à une affaire de babtous c’est travestir la réalité. Les lycéens et les étudiants qui sont en première ligne face à la loi « travail » sont aussi pour une partie d’entre eux les enfants des quartiers populaires. Quand les chauffeurs de taxi se mêlent aux actions de « nuit debout » c’est bien là aussi une autre fraction des quartiers qui se mobilise. C’est même celle qui a cru, à tort, aux miracles de l’entreprenariat de quartier. Réduire « nuit debout » et la lutte contre la loi « travail » à un monde blanc c’est un sacré raccourci qui ne vise qu’à oblitérer le point de rencontre possible entre la multitude qui ne forme pas encore un « nous » face a ceux qui détienne le capital et le pouvoir et qui entretiennent les divisions. Le fameux « nous » et « eux » que la porte-parole de la Coordination Nationale Etudiante Aïssatou Dabo a parfaitement résumé.
Ceux qui jouent la carte de la distinction jouent des fractures réelles de notre société pour se mettre en scène et gratter une exposition médiatique qu’ils sauront faire fructifier le moment venu. Un de leur argument massue est cette punch-line : « vous étiez où en 2005 ? ».
Sans ironie, on peut leur répondre que les animateurs de « nuit debout » étaient chez eux tout comme 99% de leurs actuels détracteurs.
On ne va pas tenir la liste de tous les faussaires de 2005 que personne n’a vu ni dans une émeute ni dans une lutte pour trouver un débouché à cette révolte et qui viennent aujourd’hui jouer les anciens combattants. Une décennie après, il est facile de réécrire une histoire dont les principaux acteurs sont restés anonymes dans nos quartiers. Pas un seul de ceux qui ont accès aux medias dominant pour cracher leur vindicte aujourd’hui n’était en première ligne en octobre-novembre 2005. Que les choses soit bien claires : aucun d’eux n’a jeté une pierre ou cantiné pour tous ceux qui sont passés par la case prison dans ces nuits d’automne 2005.
Au mieux, quand nos quartiers se soulevaient face à l’humiliation il y avait Mohamed Mechmache parmi ces hauts parleurs qui faisait remplir des cahiers de doléances avec l’aide du P.S. pour le résultat que l’on connaît aujourd’hui.
Les policiers responsables de la mort de Zyed et Bouna sont acquittés, les violences policières sont exacerbées dans nos quartiers et l’islamophobie débridée dans la société. Mohamed a continué sa carrière depuis dix ans et a touché son bâton de maréchal en 2015. Il a conduit la liste EELV aux Régionales dans le 93. Entre temps le porte-parole d’AC LE FEU a eu le temps de participer, entre autre, au rapport « Pour une réforme radicale de la politique de la ville » commandé par son copain Lamy, Ministre de la ville en 2013. C’est étonnant comment cette question de légitimité « ou étiez-vous en 2005 ? » les gens comme Mohamed Mechmache la pose jamais quand il s’agit d’aller gratter des places d’élus ou des sinécures aux CESER ou au Conseil National des Villes.
Mohamed Mechmache avec d’autres que l’on entend beaucoup aujourd’hui cracher sur « nuit debout » a fondé le collectif « Pas Sans Nous » toujours avec l’aide du PS. Ce collectif a au mieux regroupé 200 collectifs et associations de nos quartiers et se présente évidement modestement comme « le porte-voix des quartiers ». C’est majoritairement de son sein que proviennent aujourd’hui les critiques les plus radicales de la Nuit debout par des acteurs des quartiers populaires. Petite ironie de l’histoire c’est Myriam El Khomri toute juste nommée Secrétaire d’Etat à la Ville qui est venu saluer pour le gouvernement à Nantes le 7 septembre 2014 la fondation du collectif « Pas sans nous ».

Capture d'écran 2016-04-25 11.14.42 (2)
A ce moment aucun des membres de ce collectif n’a demandé à Myriam ou elle était en 2005 ? C’est vrai que Myriam, elle ne venait pas demander à ces beaux parleurs de s’unir pour lutter contre le système. Elle venait leur assurer à chacun d’entre eux que s’ils étaient dignes de confiance et responsables ils pourraient bien manger grâce au système.
Les déclarations d’indépendance et de dignités sincères ou sur-jouées sont reprises comme des éléments de langage par tous les satellites de « pas sans nous ». C’est une plaisanterie au regard de ce que collectif réalise depuis sa création. La palme de l’hypocrisie revient à la déclaration de ceux qui évoquent aussi la difficulté de se déplacer, avec des temps de transport trop longs ou trop aléatoires, lorsqu’on habite en banlieue pour se rendre à République.
C’est une difficulté qu’ils savent contourner quand il faut se précipiter pour diner chez un ministre ou pantoufler dans les sinécures de la République.
Malgré les sarcasmes des hauts parleurs de la banlieue dans les beaux quartiers, les rencontres entre ces mondes séparés se font. Il ne faut pas les exagérer mais il ne faut pas les minimiser. Des « nuits debout » se tiennent partout en banlieue. Des banlieusards dans la diversité de nos vies au quartier se regroupent, travaillent à construire ces convergences. Ils ne sont pas en nombre, tout comme il y a peu de militants qui se bougent au quotidien. Mais il y en a une proportion non négligeable.
Les nôtres qui travaillent à construire un front uni des quartiers populaires loin des strapontins et des mises en scène médiatique du 2.0 existent et sont à prendre en considération.

Nos projets d’éducation populaire, nos luttes contre les violences policières, notre soutien au peuple palestinien, contre les racismes et en particuliers contre l’islamophobie forment chaque jour des lutteurs dans nos quartiers. Chaque engagement a ses priorités et ses points de convergences. Il n’est pas étonnant que cela soit en partie par les luttes contre les violences policières que la jonction avec « nuit debout » s’opère le plus facilement. Le slogan des manifs « tout le monde déteste la police » en atteste. Au-delà de la justice immédiate pour les victimes, la lutte contre les violences policières permet de déconstruire l’ordre social injuste que la police protège. Cet ordre social violent qui créé les conditions des assassinats policier en toute impunité ne vient pas de nul part. De Ferguson à Paris il est le fruit d’un capitalisme de moins en moins régulé. Les lutteurs des quartiers populaires ont plus de convergences à trouver avec la « nuit debout » qu’avec les élus d’un système qui nous opprime. La nuit debout sert aussi de révélateur dans nos quartiers pour savoir ceux qui se bougent de ceux qui mangent.
Les actes de la nuit debout dessinent une main fraternelle tendue aux quartiers populaires. Parfois maladroite et emprunte de paternalisme, mais fraternelle. L’expulsion de Finkelkraut revendiquée par « nuit debout » construit symboliquement des ponts avec nos quartiers. Il suffit d’écouter Lordon :

« Puisque nous sommes là pour réfléchir et pour nous poser quelques questions fondamentales : où allons-nous ?, que voulons-nous ?, que pouvons-nous ? Autant saisir toutes les occasions, même quand elles sont fortuites ou qu’elles semblent anecdotiques. Parfois des occasions anecdotiques ont un pouvoir de révélation sans pareil. C’est le cas de l’affaire Finkielkraut. Rien ne nous permet mieux d’expliciter qui nous sommes, et ce que nous voulons, que cette histoire de corne-cul.( … ) ce pays est ravagé par deux violences à grande échelle : la violence du capital, et la violence identitaire raciste, cette violence, dont Finkielkraut est peut-être le propagateur le plus notoire. Mais au nom du démocratisme « all inclusive », les médias, qui seraient les premiers à nous faire le procès de devenir rouge-brun si le service Accueil et Sérénité ne faisait pas méthodiquement la chasse aux infiltrations, ces mêmes médias, qui nous demandent d’accueillir démocratiquement Finkielkraut : eh bien non. Alors je vais le dire ici d’une manière qui pourra en froisser certains, je m’en excuse, mais je le dis quand même : nous ne sommes pas ici pour faire de l’animation citoyenne « all inclusive » comme le voudraient Laurent Joffrin et Najat Vallaud-Belkacem. Nous sommes ici pour faire de la politique. Nous ne sommes pas amis avec tout le monde. Et nous n’apportons pas la paix. Nous n’avons aucun projet d’unanimité démocratique. Nous avons même celui de contrarier sérieusement une ou deux personnes. »

Advertisements

5 Réponses to “Nuit debout pas sans nous”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Avril 2o16 | Pearltrees - 27 avril 2016

    […] Ecouter : Transcription : Où en sommes-nous ? LORDON NUIT DEBOUT. Où en sommes-nous ? « Nuit Debout » : quand la démocratie reprend vie dans la rue – Basta ! Nuit debout pas sans nous | Quartiers libres. […]

  2. #NuitDebout Gamberge | Pearltrees - 27 avril 2016

    […] On vous explique ici pourquoi. Mondial pipé sur fond de guerre froide. #FREDERIC LORDON. Frederic Lordon. Nuits debout – Basta ! Nuit debout. Mind Mapping : l'essentiel en moins de 4 minutes. JUMP TO the LEFT ! 'Time Warp' Nuit debout pas sans nous | Quartiers libres. […]

  3. Quartiers libres : « Nuit debout pas sans nous » – ★ infoLibertaire.net - 28 avril 2016

    […] nous, le site Quartiers libres défend la participation aux Nuits Debout, en particulier face à celles et ceux […]

  4. Quartiers libres : « Nuit debout pas sans nous » | ★ infoLibertaire.net - 28 avril 2016

    […] nous, le site Quartiers libres défend la participation aux Nuits Debout, en particulier face à celles et ceux […]

  5. Nous sommes leur ennemi commun | Quartiers libres - 26 mai 2016

    […] sociaux sont confrontés aux violences policières en ont bien conscience. Ils savent que l’heure n’est plus à savoir qui faisait quoi en 2005 mais bien à travailler pour construire des passerelles et des terrains de luttes communs entre […]

Les commentaires sont fermés.

%d blogueurs aiment cette page :