Pour Zyed et Bouna : une condamnation à nous battre

19 Mai

Une révolte qui échoue débouche toujours sur une longue période de répression.
La mort tragique de Zyed Benna et Bouna Traore a été le déclencheur d’une vague de révoltes sans précédent.
Si octobre et novembre 2005 ont contribué à l’émergence d’une nouvelle génération de militants issus des quartiers populaires, cette courte séquence a surtout servit à légitimer une vague de répression sans précédent à l’encontre des quartiers populaires.

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De la justice des « émeutiers » pour l’exemple qui s’est banalisée, à la libération de la parole la plus raciste dans les médias, le retour de flamme de ces soirées d’octobre et novembre 2005 continue de nous revenir en pleine figure.
La disparition de ces deux gosses ne doit rien au hasard. Ce énième drame pour des familles pauvres se produit dans un contexte marqué par la dégradation des conditions de vie dans les quartiers populaires et le rayonnement de l’hégémonie culturelle d’une droite décomplexée. L’illusion républicaine de la solidarité envers les plus pauvres et les plus faibles est remplacée par la surveillance et la punition des pauvres : les chômeurs sont responsables de leur condition, les femmes l’ont bien cherché, les gosses sont violents par nature ou en raison de la culture de leurs parents et de leur incapacité à les élever.

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Le verdict qui vient de tomber n’est que le révélateur de cette conjoncture. Le Droit cristallise les rapports de force au sein de la société. Le constat est lui aussi sans appel : les classes populaires sont en position de faiblesse et désignées comme victimes expiatoires de la crise qu’elles subissent. Cela fait même longtemps que les lois n’ont pas été aussi défavorables aux pauvres.
Le droit du travail est en miettes, les lois liberticides passent à l’Assemblée comme des lettres à la poste.

Déjà, fin novembre 2005, ça cognait fort sur les personnes qui se révoltaient pour dénoncer les conditions sociales et raciales qui ont conduit des flics à poursuivre des mômes jusqu’à pousser deux d’entre eux vers une mort atroce.

Voilà le bilan comptable de la justice « républicaine » au service des plus riches au 30 novembre 2005 :
– 4 770 interpellations, dont la moitié après la fin des incidents ;
– 4 402 gardes à vue ;
– 763 individus écroués, dont plus d’une centaine de mineurs ;
– 422 majeurs condamnés en comparution immédiate ;
– 152 personnes ont fait l’objet d’une convocation dans un délai de dix jours à deux mois.
– Sur les faits les plus graves, 135 informations judiciaires ont été ouvertes ;
– Environ 75% des procès ont débouché sur de la prison ferme.

Comme un séisme et sa réplique, la révolte qui s’est éteinte a débouché sur le CPE et d’importantes mobilisations de jeunes. A une révolte contre la misère, les partis de gouvernement ont répondu par une précarité accrue : l’instabilité de nos vies est pour eux un gage de stabilité.
Le projet a été retiré et la victoire vite oubliée car lui a immédiatement succédé le déchainement du racisme sous toutes ses formes, afin de justifier le mépris des pauvres.

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10 ans plus tard c’est au tour des classes dominantes d’occuper la rue, sous des bannières et des mots d’ordres bien ordonnés qui sentent bon les dames patronnesses, les curés, et le Versaillais bon genre.

Le dernier crachat en date nous arrive de l’héritière du clan Le Pen : on est de la racaille.

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Et d’aucuns, au rassemblement qui a eu lieu le soir du verdict à Bobigny, d’espérer que la démonstration en serait faite et annonçaient à grand renforts de tweets des débordements qui ne sont pas venus…

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Durant ces 10 ans, la nature ayant horreur du vide, certains ont saisi l’opportunité de se lancer dans un bizness qui rapporte, de spectacle politique : une dizaine d’année a suffit pour qu’une partie des nôtres croit que brandir un ananas et faire des gestes grossiers permettent de changer le monde.
Nombreux sont ceux qui reviennent de cette belle diversion sponsorisée par le Front National. Mais le mal est désormais présent dans la tête de nombre des nôtres, incapables de comprendre le monde sans les disquettes du complot mondial et des méchants juifs qui contrôlent tout.

La révolte d’il y a 10 ans a échoué, non pas parce qu’elle était infondée ou durement réprimée mais parce que nos quartiers manquent cruellement de structures politiques qui représentent et agissent pour les classes populaires telles qu’elles sont aujourd’hui.
Dès lors, au quartier, l’espoir d’un monde meilleur est remplacé par une course à la survie dictée par une précarité sans cesse croissante. L’ultralibéralisme des partis de gouvernement de ces 30 dernières années nous offre le rêve américain mais avec la french touch : laïcité dévoyée pour décomplexer la pensée raciste qui permet toujours de renforcer toutes les oppressions sociales. Dans ce monde « Nous sommes livré.e.s à nous même ».

La révolte et ses répliques montrent qu’on n’en peut plus, elles sont aussi révélatrices du fait que la « gauche révolutionnaire » était coupée des quartiers populaires. Une révolte comme il n’y en a jamais eu, et pas de jonction entre les émeutiers et l’avant garde révolutionnaire. L’atomisation de la société démontrée par les faits.
Et la nécessité qui s’impose aujourd’hui à nous : « le combat, il faudra qu’on le livre nous-mêmes ».

Le verdict qui prononce la relaxe des policiers impliqués dans la mort de Zyed Benna et Bouna Traore nous met la vérité en pleine face. Ce verdict n’est rien d’autre que le reflet de la société dans laquelle on nous force à vivre.

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Si les luttes que nous menons ont du mal à aboutir ce n’est pas de la faute des « illuminatis » ou des « juifs », mais parce que les pratiques militantes se sont perdues dans les classes populaires sous les coups de l’individualisme, des fausses révoltes et des haines stériles. Il nous faut parfois tout réinventer, et cela prend du temps. Rien ne nous relie d’un quartier à l’autre alors que souvent nos galères sont les mêmes. L’éducation populaire a quasiment disparue, le temps et les moyens nous manquent pour produire et diffuser des connaissances pratiques et théoriques utiles à l’émancipation.
Pour qui vit et milite au quartier ce constat ne saurait masquer ce qui émerge. Les choses se font, doucement. Elles se font parce que nous n’avons pas le choix.
Le changement de mode de vie est une obligation. Pour nous c’est même une urgence. Pas seulement ici en périphérie des grandes villes d’un pays qui pille allègrement le reste de la planète. Mais aussi partout ailleurs.
Nous le savons, mieux que les autres, que « dans nos quartiers c’est la merde, même si c’est pas pire qu’au bled ».
Le danger qui nous fait face nous impose de réagir et de changer de stratégie.
Ce qui se fait est aussi le produit de notre inaction fruit de l’égoïsme ambiant ou du fait que l’on se laisse bercer et berner par les mauvaises personnes. Marcher, cracher sur les autres ne permet pas de s’élever.

Jamais un ananas n’a protégé d’un contrôle policier : nombreux sont les policiers qui font la quenelle. La réconciliation entre bourreaux et victimes, sans la justice vraie, n’est qu’un conte pour enfants. Ceux qui nous ont vendu ces fables et tenté de dévoyer nos révoltes sont des escrocs.

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Lorsque la vie dérape, comme elle dérape souvent lors de rencontre avec la police, c’est le retour du réel en pleine face.
Ce que certains nomment pudiquement « les corps constitués », sont les garants d’un ordre social violent, ils viennent de le démontrer. Qui les sert ou les soutient est notre ennemi. C’est le vrai étalon qui sépare le militant de terrain du dissident en carton : qui soutient la police, l’armée, la justice, nous maintient dans la misère et nous expose au racisme.

La mort de Zyed et Bouna, les émeutes qui les ont suivis, les procès des émeutiers, l’acquittement de tous les policiers ayant participé à la traque des adolescents ce 27 octobre 2005 illustrent notre quotidien fait de violences policières, d’humiliations racistes et de haine sociale.

Ce dernier verdict vient clore dix ans de séquence judicaire pour réclamer justice pour Zyed et Bouna. C’est la sentence qui nous condamne à nous battre pour un monde meilleur.

« Demain nous appartient ».

10 Réponses to “Pour Zyed et Bouna : une condamnation à nous battre”

Trackbacks/Pingbacks

  1. Zyed Benna et Bouna Traoré | Pearltrees - 20 mai 2015

    […] Pour Zyed et Bouna : une condamnation à nous battre. Une révolte qui échoue débouche toujours sur une longue période de répression. […]

  2. Les slogans ne tombent pas du ciel | quartierslibres - 21 mai 2015

    […] fini par se regrouper sous le sigle du MIB (Mouvement de l’Immigration et des Banlieues). La relaxe des policiers impliqués dans la mort de Zyed Benna et Bouna Traore est l’occasion de rappeler la contribution de ces militants à la mise en place […]

  3. 96 degrees in the shade : un été chaud pour les nôtres | quartierslibres - 16 juillet 2015

    […] lors de confrontations avec la police ou des justiciers durant le Ramadan. Il suffit de se rappeler Zyed Benna et Bouna Traore. Cette année on cumule : chaleur, Ramadan, période de vacances et crise économique en guise de […]

  4. Une révolte qui échoue, c’est 20 ans de répression | Quartiers libres - 27 octobre 2015

    […] sont en train de s’estomper, ils se dissipent comme la fumée des incendies de 2005. On continue de lutter et d’avancer, pour Zyed Benna et Bouna Traore et toutes celles et ceux qui sont partis, emportés par le karcher […]

  5. Séance du dimanche. Kanaky | Quartiers libres - 17 janvier 2016

    […] en 2005, pour leur permettre de « rétablir l’ordre», un ordre quelque peu altéré après la mort de Zyed et Bouna, réfugiés dans une centrale électrique alors qu’ils se faisaient courser par la police. […]

  6. Tout le monde déteste la police | Quartiers libres - 9 avril 2016

    […] des forces de l’ordre apparaissent sur des bâches dans les manifs d’aujourd’hui. La conscience que la répression aveugle peut s’abattre sur chacun est un fait établi pour toute …. Le 5 avril 2016 à Paris il y a eu plus de 150 arrestations à […]

  7. Nuit debout pas sans nous | Quartiers libres - 25 avril 2016

    […] P.S. pour le résultat que l’on connaît aujourd’hui. Les policiers responsables de la mort de Zyed et Bouna sont acquittés, les violences policières sont exacerbées dans nos quartiers et l’islamophobie débridée dans […]

  8. Nuit debout pas sans nous | ★ infoLibertaire.net - 25 avril 2016

    […] que l’on connaît aujourd’hui. Les policiers responsables de la mort de Zyed et Bouna sont acquittés, les violences policières sont exacerbées dans nos quartiers et l’islamophobie […]

  9. No one likes us, we don’t care | Quartiers libres - 14 juin 2016

    […] traitement médiatique que lorsque des émeutes sont déclenché par un prolétariat plus basané, celui de nos quartiers par exemple. Même lorsque de Russie, des députés nationalistes russes encouragent les hools russes à […]

  10. No one likes us, we don’t care – ★ infoLibertaire.net - 15 juin 2016

    […] des émeutes sont déclenché par un prolétariat plus basané, celui de nos quartiers par exemple. Même lorsque de Russie, des députés nationalistes russes encouragent les hools […]

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