A qui profite la racialisation des questions sociales ?

12 Nov

Nul besoin d’être omniscient pour répondre à cette question. On sait toutes et tous à qui profite la réduction à la couleur de peau, à la religion ou à la supposée « culture » d’une partie de la population. Partout dans le monde, les classes dominantes en tirent le plus large bénéfice. D’une part, parce que l’oseille n’a ni couleur ni race mais circule mieux dans l’entre soi ; d’autre part, parce que le racisme sous toutes ses formes – qu’il soit génétique, culturel ou civilisationnel – permet de voiler les contradictions de classes au sein d’une société, pour mieux les exploiter en s’appuyant sur un bloc majoritaire.

islamophobie

Face aux injustices sociales, fruits de la prédation des élites capitalistes, le racisme permet, à l’extérieur de l’Etat-nation, d’opprimer d’autres peuples et, à l’intérieur de celui-ci, de détourner la colère vers des groupes minoritaires. Quand, de surcroît, ces groupes minoritaires de l’intérieur peuvent être rattachés culturellement aux peuples opprimés et pillés à l’extérieur, c’est le jackpot assuré pour les capitalistes.

Aujourd’hui en occident, le programme est celui d’une guerre totale contre le « terrorisme », qui légitime l’exploitation et la mise au pas des populations « barbares » et autochtones.
En France, la ligne directrice est celle de l’essentialisation de l’islam, qui devient le fondement de tous les actes des musulmans ou assimilés. La délinquance dans les quartiers populaires : c’est l’Islam. De l’Afghanistan en passant par l’Irak, le Mali et la Syrie, la violence : c’est à cause de l’Islam.

embrigadement

Étrangement, personne en occident n’applique le même raisonnement aux autres religions. Personne ne recherche dans la Bible des explications aux actes des chrétiens français. Qui serait assez stupide pour nous expliquer que la violence et tous les malheurs des Français sont le résultat du catholicisme ?

Se demander pourquoi et surtout qui a besoin d’analyser les sociétés musulmanes et le comportement des musulmans ou assimilés à travers l’unique prisme de la religion, c’est chercher à comprendre dans quel but ces questions sont instrumentalisées.

En France, la couleur de peau et la religion sont des marqueurs économiques. On piétine les noirs parce qu’ils sont « pauvres » et maintenus en position de faiblesse économique depuis des siècles. Ce mépris a commencé quand la France a déporté à fond de cale des centaines de milliers de personnes et s’entretient aujourd’hui avec le pillage du continent africain. Le discours raciste a toujours permis de justifier la prédation, rien d’autre. Il évolue au fil du temps. Le racisme s’adapte aux époques.

On distingue les pauvres entre eux et on les hiérarchise en fonction des besoins du « pays des droits de l’Homme ».

L’histoire des 100 dernières années sur le continent européen ou en Amérique du Nord est assez éclairante sur le sujet. Il pleut du racisme sur nos têtes : nos cerveaux sont baignés par des émissions de téloche et des journaux qui le diffusent à vitesse grand V. En France, ces groupes médiatiques appartiennent tous à des milliardaires bien français comme Bouygues, Pinault Valencienne, Lagardère, Bolloré…
En parallèle, depuis plus de trente ans, la « Nouvelle Droite » a mis au point des slogans pour recycler son vieux racisme et son impérialisme franchouillard, sous le voile d’une laïcité dévoyée et d’un universalisme démocratique de façade.
Cet arsenal médiatique et idéologique a permis de réaliser de beaux coups de communication. C’est ainsi que, sous le gouvernement de Sarkozy, ont été promues ministre Rama Yade, Rachida Dati et Fadela Amara.

Le martèlement des distinctions et la racialisation permanente conditionnent chez nous un repli identitaire. On est coincé dans cette nasse. Face aux stigmates dévalorisants et aux trahisons, la tentation est grande et légitime de renverser le stigmate et d’en faire une fierté. Assumer qui est on est ainsi quasiment devenu un acte de survie tant la pression est grande.

OMAR

Cependant, notre erreur serait de penser que, parce que ce thème est mis en scène comme une préoccupation majeure au sein de notre société, il devient possible de structurer des luttes et de rameuter du monde uniquement sur ce critère.

Aujourd’hui en France, en termes de mobilisation, qui arrive à fédérer massivement sur des questions « civilisationnelles », « raciales » et/ou « culturelles » ? Les droites. Qui s’en étonnera quand la doxa est façonnée par les Bouygues, Lagardère et consort. Cette famille politique, qui défend les privilèges économiques et la hiérarchisation des individus selon leurs origines sociales, arrive largement en tête de la course à l’échalote raciale.

C’est là tout le paradoxe de notre situation. Les dernières manifestations de masse défendant des valeurs « ethniques, culturelles et religieuses » ont été les manifestations dites « pour tous » : des centaines de milliers de personnes dans les rues au nom d’une France fille aînée de l’Eglise pour défendre des valeurs éternelles dont les habitants des quartiers populaires sont fatalement exclus. Quelles classes sociales y étaient représentées ? Pas les nôtres.

De la même manière, on peut constater que les défilés à la « Charlie » n’ont pas été d’une grande mixité en terme de classes sociales et de taux de mélanine : en clair, peu de pauvres et peu de noirs et d’arabes. Là encore, on défendait une identité de la France, en excluant une partie de sa population.

De l’autre côté, c’est-à-dire le nôtre, la manifestation des racisé.e.s apparait comme une bonne initiative. Cependant, elle ne ratisse pas large. C’est triste, mais c’est comme ça. Il existe bien un fer de lance, celui des luttes contre les violences policières et les crimes sécuritaires. Il y a aussi des intellectuels qui produisent des analyses intéressantes et fines, qui nourrissent plus ou moins efficacement le travail d’équipes militantes sur le terrain. Pour autant, cela ne suffit pas à faire décoller les luttes. On doit alors s’interroger sur les raisons pour lesquelles, dans notre camp, la racialisation ne fonctionne pas comme vecteur de mobilisation de masse.

marche_de_la_dignité

Il y a 30 ans, la marche pour l’Égalité avait rassemblé plusieurs centaines de milliers de personnes. L’Égalité, ça parle à tout le monde. Ce n’est pas parce que la promesse d’égalité a été trahie par le PS et la gauche institutionnelle que le slogan était mauvais. Ce qui galvanise, ce sont les combats justes et les engagements qui dépassent notre simple condition.
Les campagnes menées par le MIB à la fin des années 90 ont touché plus de monde, on parlait alors de « Justice en banlieue ». Ces campagnes étaient le point de convergence de luttes menées sur le terrain depuis plusieurs années par des militants du quotidien, elles aboutissaient à des réflexions, des schémas d’actions et des slogans.

MIB_Campagne_Justice_en Banlieue

Pour se rappeler sa couleur, son genre, sa religion ou son orientation sexuelle, pas besoin d’une manif : la vie quotidienne suffit, parfois de façon brutale. Quitte à se mobiliser, autant le faire pour une cause qui dépasse ce à quoi la vie de tous les jours nous assigne. C’est un peu ce que les gens qui nous entourent nous renvoient au visage. Quand une personne au quartier nous dit qu’elle ne veut pas se déplacer pour « rien », c’est que ce qu’on lui propose n’ouvre pas assez de perspectives.

L’engagement en politique, c’est le début d’un affranchissement, pas un rabâchage de ce qu’est la société injuste dans laquelle on nous astreint à vivre. Les travailleurs en lutte ne défilent pas uniquement pour expliquer comment ils sont exploités, mais avec des revendications salariales ou autour de leurs conditions de travail.

Aujourd’hui, alors qu’il y a urgence sociale à tous les niveaux, nos combats légitimes ne sont pas perçus comme impératifs. C’est un fait que vient illustrer la mobilisation en demi-teinte de la marche pour la dignité. Les militants se retrouvent trop souvent isolés, faute de pouvoir partager efficacement leur engagement en demeurant enfermés dans un paradigme racialisant. Il suffit de regarder le manque d’écho qu’a eu la marche dans nos quartiers, alors même qu’il s’agissait d’une manifestation regroupant un grand nombre de militant.e.s de quartiers. Force est de constater qu’en reprenant la question identitaire, même avec nos termes et nos analyses, nous ne sommes pas contagieux pour les non-militants dans nos quartiers et encore moins pour le reste de la société. Dans ce contexte, même pas besoin pour SOS Racisme de nous récupérer une énième fois, ni pour les forces de droite de nous attaquer frontalement.

Alors même que l’analyse est juste et intéressante, elle ne mobilise pas car on demeure empêtré dans l’idéologie de nos ennemis. Le fait de retourner le stigmate ne change pas la donne et ne semble pas non plus dessiner un futur positif pour les habitants des quartiers populaires.

Tu le sais que tu es noir.e

Tu le sais que tu es noir.e

Tu le sais que tu es noir.e, que tu es musulman.e, que tu n’es « qu’une femme » ou encore que ton orientation sexuelle ne convient pas à la majorité de tes semblables. Le dire de manière frondeuse, pour plein de gens, n’est rien d’autre qu’une posture provocatrice.
On ne lutte pas pour être accepté tel que l’on est dans un monde injuste : on se bat pour la justice et pour changer ce monde. Ce qui porte, c’est encore et toujours l’égalité des droits, la justice économique et sociale. De manière instinctive, la majorité des populations pauvres se reconnaissent dans ces mots d’ordre.

Seuls ceux qui luttent savent

Seuls ceux qui luttent savent

C’est aussi ce que nous enseigne l’histoire outre-Atlantique, et qui devrait interroger ceux qui, ici, entendent se servir du modèle US pour se revendiquer racialisés. Concrètement, ça donnait quoi sur le terrain à la grande époque du « black is beautifull » ? Il faut reprendre ce que disait Bobby Seale, héros du BPP :

« Nous ne combattons pas le racisme par le racisme. Nous combattons le racisme par la solidarité. Nous ne combattons pas le capitalisme exploiteur par le capitalisme noir. Nous combattons le capitalisme par le socialisme.
Nous ne combattons pas l’impérialisme par un impérialisme plus grand. Nous combattons l’impérialisme par l’internationalisme prolétarien. Ces principes sont essentiels dans le parti. Ils sont concrets, humains et nécessaires. Ils devraient être adoptés par les masses. »

Voilà pourquoi les militants du BPP ont été traqués et exterminés par le FBI. Ce n’était pas parce qu‘ils prônaient la fierté noire. La Nation of Islam, dont la fierté noire a toujours été le principal combat, existe toujours aux Etats-Unis et a traversé sans encombre le 20ème siècle, pendant que le BPP était décimé par les services sécuritaires US.

Faut-il rappeler aussi les vagues naïves d’enthousiasme que souleva l’élection du premier président noir aux Etats-Unis ? Ce qui nous a été présenté comme l’aboutissement de la « fierté noire » a t-il supprimé ou ne serait-ce que ralenti les crimes racistes et sécuritaires aux Etats-Unis ?

En France, nous n’avons pas encore eu le « yes we can », mais nous avons eu Rama Yade, Rachida Dati et Fadela Amara. Nous avons eu aussi la France « black-blanc-beur » et la France « Charlie ». Nous aurons d’autres slogans désincarnés et d’autres pantins façonnés tant par le pouvoir que par nos propres frustrations, peut-être même à la tête de l’État. Mais est-ce vraiment cela qui mettra fin aux injustices de notre quotidien ?

La première génération des Blacks Panthers, qui a été exterminée dans les geôles ou sous les balles du FBI, comptait des soutiens parmi les intellectuels, mais ne constituait pas une organisation d’universitaires donnant des conférences à Berkeley ou à Columbia. Avec des mots simples, cette génération a articulé question raciale et question sociale, à partir d’une pratique militante de terrain. Ils étaient des militants du quotidien, qui croyaient en ce qu’ils faisaient.

Aujourd’hui, l’héritage du BPP est souvent réduit à du SWAG ou à du racialisme. La dimension économique et sociale du programme du BPP est ainsi soigneusement éludée, pour nous détourner de cette conclusion pourtant simple : on ne peut pas se défaire du racisme et des injustices uniquement en retournant le stigmate. On ne pourra jamais devenir autre chose que ce que l’on est en ne se considérant que sous l’angle d’une couleur de peau, d’un genre, d’une religion ou d’une orientation sexuelle. Par contre, on n’est pas condamnés à regarder éternellement les riches se gaver et se distraire en nous regardant nous entredévorer pour des miettes et un peu de reconnaissance.

La contre-offensive culturelle des classes dominantes a conduit à ce que nos revendications, face à des injustices de natures économiques et sociales, soient réduites à une lutte pour la reconnaissance de nos différences par le bloc social dominant. A cet égard, il est utile de relire Frantz Fanon.

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Dans peau noir masque blanc, Frantz Fanon explique les choses suivantes :

« Il demeure toutefois évident que, pour nous, la véritable désaliénation du Noir implique une prise de conscience abrupte des réalités économiques et sociales.
S’il y a complexe d’infériorité, c’est à la suite d’un double processus :
— économique d’abord ;
— par intériorisation ou, mieux, épidermisation de cette infériorité, ensuite. »

« L’aliénation intellectuelle est une création de la société bourgeoise. Et j’appelle société bourgeoise toute société qui se sclérose dans des formes déterminées, interdisant toute évolution, toute marche, tout progrès, toute découverte. J’appelle société bourgeoise une société close où il ne fait pas bon vivre, où l’air est pourri, les idées et les gens en putréfaction. Et je crois qu’un homme qui prend position contre cette mort est en un sens un révolutionnaire. »

Les concepts des dominants, même décortiqués et bien analysés, ne peuvent résoudre nos problèmes. La fierté légitime d’être ce que l’on est, si on ne l’articule pas avec une conscience de l’origine économique des inégalités, nous enferme et nous empêche de construire un arc de force capable de changer la donne.
C’est le même travers que celui de l’humanitaire occidental, qui consiste à être généreux envers des personnes que le capitalisme de son pays a rendu misérables. La générosité dans un système injuste, sans remise en cause de ce qui génère les inégalités, condamne à pleurer tout le temps.

L’autonomie de pensée par rapport aux racistes et à « la gauche fraternaliste et paternaliste » c’est nickel, mais cette autonomie doit dépasser le carcan intellectuel imposé par les capitalistes. Il nous faut aujourd’hui sortir du paradigme imposé par les classes dominantes et leurs relais médiatiques.

Pour cela, il est possible de regarder comment, ailleurs, des militants arrivent à sortir des contradictions imposées par les classes dominantes.
C’est par cette capacité à ne pas réfléchir uniquement avec les armes de l’ennemi que le parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) peut promouvoir le confédéralisme démocratique, dont un embryon se met en place au Rojava, sous la forme d’une administration politique non étatique. Ce processus politique, qui entend dépasser le cadre de l’Etat-nation structurant la domination capitaliste, permet aux militants kurdes de conserver une double ambition : gagner la liberté et l’autonomie pour leur peuple, sans pour autant remettre en question les frontières politiques de la région – remise en question qui enfermerait le peuple kurde dans une lutte sans fin avec ses voisins.

Ocalan explique ainsi :

« Nous reconnûmes également un lien de causalité entre la question kurde et la domination mondiale imposée par le système capitaliste moderne. Sans remettre en question ce lien, toute solution aurait été impossible. Nous aurions continué à être dépendants, sous de nouvelles formes. Jusqu’alors, en ce qui concerne les questions d’ethnicité et de nationalité telle que la question kurde, dont les origines sont profondément enracinées dans l’histoire et les fondations mêmes de la société, une seule solution viable était envisagée : la création d’un Etat-nation, paradigme de la modernité capitaliste de l’époque. Toutefois, nous ne voyions pas, dans les modèles politiques existants, une possibilité d’amélioration durable de la situation des peuples du Moyen-Orient. Le nationalisme et les Etats-nations n’étaient-ils pas, en effet, à l’origine de nombre des problèmes du Moyen-Orient contemporain ? »

Ocalan et le PKK, en rompant avec le cadre de pensée qui leur est imposé, celui de l’Etat-nation, peuvent s’opposer à la fois à l’impérialisme occidental et aux réactionnaires. Ils peuvent ainsi tracer un chemin d’espoir et de changement radical dans la région.

Sans autre perspective que la fierté des nôtres, au Kurdistan, aux États-Unis ou en France, « on courra dans tous les sens, mais on ne fera jamais un seul pas ».

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  1. Clash Dieudonné / Soral : le téléphone pleure | Quartiers libres - 23 décembre 2015

    […] ont misé sur le fait que dans un pays ou le racisme institutionnel est une plaie historique et la colère des classes populaires extrêmement vive, il y aurait du monde pour suivre un homme à la peau noire libérant la parole raciste en […]

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