Daech entre anachronisme et pop culture

25 Jan

Le 25 janvier 2016, l’organe de communication et de propagande de Daech « Al-Hayat » publie une vidéo en français et en anglais intitulée « Et tuez-les où que vous les rencontriez ». Une esthétique de jeu vidéo de style ordre de mission comme dans « Call of duty ». Des mises en scène spectaculaires mais des exécutions bien réelles, perpétrées par les auteurs des attentats du 13 novembre à Paris. Et comme fond musical un nasheed, ces poêmes chantés, qui servent aujourd’hui à enrôler de nouvelles troupes.

C’est dans un précédent communiqué que le grand public a découvert les nasheed de Daech, celui des attentats du 13 novembre 2015. Lu par Fabien Clain il est accompagné d’une partie musicale. La simplicité et la naïveté de la musique et des paroles contrastent avec la violence des actes auxquelles elles appellent. Le chant ressemble au générique entêtant d’un dessin animé pour 8-12 ans, une sorte de « Cité d’or » version djihad islamique, sauf qu’il appelle à commettre un massacre.

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4 joyeux lurons de l’état islamique en treillis militaire et en mode « la vie est belle dans le comté de Cham ». Capture d’écran du film « and no respite » de l’EI

Note : Les hyperliens menant à des sites d’archives contenant les documents de Daech sont librement consultables sur les sites d’archives du net.

Les nasheed de l’Etat Islamique

« Avance, avance, sans jamais reculer, jamais capituler », tel est le refrain de la troisième production musicale de Daech. C’est un nasheed, un poème récité entre chant et la psalmodie aux paroles d’inspiration religieuse. C’est avant tout une arme de propagande, témoin du soin apporté à tout ce qui peut toucher, convaincre et enrôler un jeune francophone. Cette livraison apparait le 21 octobre 2015. De quoi se demander s’il n’a pas été commis en prévision des attentats du 13 novembre à Paris et à St Denis.

Les vidéos de propagande de Daech sont bien connues ; on connait leur mise en scène appliquée, leur rythme saccadé, entre référence aux films d’action et au snuff movies, les codes sont ceux de l’industrie du cinéma américain, avec un coté fait maison et sous-production complotiste de type Zeitgeist dont le Net raffole. Il ne s’agit pas ici d’informer ou d’instruire, mais bien d’enrôler et d’appeler à une vérité révélée.  Il en va de même pour les nasheed, chacun a une thématique bien particulière, l’émigration (la hijra), la foi dans le combat, le djihad. La mélodie est en tonalité mineure, et appelle une forme d’émotion, les chœurs et les paroles favorisent l’exaltation. Y sont évoqués les prouesses guerrières, les martyrs, le combat. Les chansons sont traduites dans plusieurs langues, allemand, français, anglais, ouïgour. C’est un élément supplémentaire dans la propagande de Daech.

La prononciation du troisième Nasheed, « Avance-eu, jamais ne recule », est caricaturale, on y reconnait  ce qu’on pourrait croire être un accent du sud (le chanteur serait Jean-Michel, frère de Fabien Clain) mais surtout un phrasé caractéristique présent dans des morceaux de rap composés dans les années 2000. L’interprète du nasheed ne peut le dissimuler, c’est un petit gars bien de chez nous. Le niveau d’écriture est basique, il y a de nombreuses fautes de syntaxe. Ce n’est pas pour rien, cela permet de favoriser un processus d’identification et de proximité lors de l’écoute. Des français qui s’adressent à d’autres français avec un niveau d’éducation moyen pour les motiver à faire la même chose qu’eux, c’est toujours plus simple quand la cible ne parle pas forcément arabe ou qu’elle est récemment convertie.

Le premier Nasheed de Daech publié en français s’appelle Tend ta main pour l’allégeance il engage à la Hijra (retour à la terre) pour rejoindre le pays des croyants. Cela fait fait référence à l’idéologie de Sayyed Qotb, un ancien journaliste égyptien, membre de la confrérie des frères musulmans qui a posé les bases de l’idéologie takfiriste dans les années 60. Pour lui les vrais musulmans croyants sont minoritaires et doivent se « séparer » physiquement et spirituellement des sociétés impies dans lesquelles ils vivent. Habituel de la prose messianique, piétiste et de Daech qui appelle et entretien l’illusion d’un temps passé et béni auquel on pourrait revenir.

Des chants révolutionnaires désincarnés.

Les propagandistes de Daech, savent l’importance de stimuler le romantisme de leur recrues. En Allemagne c’est le rappeur Deso Dog, aujourd’hui mort qui avait prété sa voix à la réalisation d’un nasheed en allemand « Ennemis d’Allah nous voulons votre sang, il a si bon gout ». Abu Hajar al-Hadrami, tué récemment par une frappe aérienne, interpréta  en arabe parmi les plus fameux nasheed de l’état Islamique, dont l’hymne Salami ‘ala Dawla (Passe mon salut à l’État [islamique]). On peut s’étonner d’ailleurs de leur libre accès sur Youtube alors qu’ils sont censés faire l’objet d’une censure tenace !
Les nasheeds collent à l’époque et à ses contradictions. En raison de leur style dépouillé et des paroles simples à caractère religieux et traitant de la mort, depuis quelques années, il est fréquent de voir des combattants entrer sur le ring ou dans une cage de MMA sur ce style musical. Il y a eu le rock, puis le rap parfois même un passage de « Carmina Burana », maintenant certains utilisent les nasheeds pour marquer les esprits avant de faire leur combat ou vanter des évènements qui mélangent « sport et spectacle« . La simplicité et le caractère mystique de la forme est à l’exact opposé du message véhiculé et de l’objectif déclaré: une telle inversion est une caractéristique de la pensée dominante. C’est le discours du choc des civilisation tenus par la partie non occidentale, même vision du monde et mêmes pratiques.
Les nasheeds, tout du moins l’utilisation qui en est faite, cadrent avec l’hégémonie idéologique néoconservatrice actuelle : un mode de communication travaillé destiné à faire croire qu’il est simple et brut, un message hard-core enrobé de discours de piété de fidélité et de dévouement. La simplicité du message audio est à mettre en corrélation avec la charte graphique de Daech. De l’étendard, un visuel simple et efficace travaillé qui donne l’impression d’être une réalisation spontanée faite à l’arrache, au dress code des combattants, il y a une griffe Daech. Cette griffe est délibérément agressive. Elle est le parfait revers du « bling-bling » et de la technologie qui sont censés êtres l’apanage du camp « occidental ». La simplicité et le dépouillement d’un orient des origines fantasmé, réhabilitant au passage le port des cheveux longs, mélangé aux battle-dress et aux cagoules des forces spéciales occidentales.

On est choqué par la violence des paroles, « Tue les soldats du diable sans hésitation, Fais-les saigner même dans leurs habitations », « Tue les traitres, attaque-les par surprise, Égorge-les, fais-leur payer leur traitrise ». Elles n’ont qu’un but, galvaniser et marteler, donner la sensation d’obéir à un dessein supérieur, pour légitimer le crime. Il faut se rappeler  les paroles des chants révolutionnaires, la Marseillaise : « qu’un sang impur abreuve nos sillons », certains chants communistes : L’appel du Komintern aux paroles explicites. « Le sang de nos frères Réclame vengeance. » « Nous ne craignons pas les tortures et la mort ».
Même le slogan de Daech, baqiya  « nous restons », clamé comme par des supporters de foot peut être vu comme un emprunt au fameux ordre 227 de Staline. Mais réhabilité en mode Keep Calm… Même l’humour devient arme de propagande pour lEtat Islamqiue

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Humour noir que l’on retrouve dans cet autre exemple issu du magazine de Daech et dans lequel un prisonnier chinois est mis en vente, suivi d’un numéro de téléphone.

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Souligner la proximité avec les chants révolutionnaires est à dessein. L’État Islamique écrit avec une grammaire commune. Les travaux de propagande, servent à créer une impression d’unité. Les chansons sont simples, il n’y a pas d’instruments de musique pour pouvoir être le plus universelles possible. Daech construit son entreprise de propagande en détournant des codes de révolutionnaires, en utilisant les réseaux sociaux, comme pendant les révolutions arabes, en réalisant des vidéos sur les modèles hollywoodiens. Tout cela permet de donner une sensation d’appartenance commune. Préalable à toute nouvelle possibilité de recrutement. Les plus isolés d’entre nous pourraient être tentés. Daech s’adapte au niveau d’instruction de sa cible. On lui vend une cause supérieure, une fraternité fantasmée. Dans la dernière vidéo un djihadiste francophone pose la question s’il est digne pour un musulman de vivre des allocations chômage ou du RMI en France, et s’il ne ferait pas mieux d’émigrer en Cham. Il est rassurant de croire qu’on fait partie d’un dessein plus grand que nous et dans lequel on trouve une place, dans une nouvelle communauté.

Mais Daech vend du rêve. Il n’a pas de véritable cause commune à nous offrir. C’est un ennemi qui a adopté tous les codes de représentation projetés par l’idéologie et l’économie libérale. C’est devenu un dépotoir, le reflet de ce que l’imaginaire occidental réactionnaire voyait de pire, un drapeau noir, symbole de la piraterie moderne, un look d’heroic fantasy comme dans le seigneur des anneaux ou Assassin Creed, des snuff-movies et des meurtres de masse comme aux États-Unis, des Kalashs comme dans les révolutions du tiers-monde, des barbus anonymes comme dans les images de la guerre du golfe, des slogans comme chez les méchants communistes, une caricature du musulman comme le représente Charlie Hebdo, une idéologie morbide et des ennemis sans pitié unis derrière leur chef comme dans un film de Starwars. Une vieille affichette situationniste disait  » le spectacle a voulu nous voir redoutables, nous entendons être pire… »

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La réalité est là: Daech n’est que le produit de la guerre, pas une guerre de libération, mais une guerre de colonisation, déportant des populations et faisant venir de la main d’œuvre mercenaire, pour la main mise d’une minorité sur les ressources économiques d’un pays, pour une suprématie d’intérêts locaux et pour lesquels la religion n’est qu’un moyen et pas une fin. Une imposture qui laisse à nos ennemis les coudées franches pour nous mettre au pas à coup d’états d’urgence en France et de répression militaire ailleurs.

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Capture écran du film de propagande réalisé après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Un vaste programme

« Tuez les tous », vaste programme qui rappelle le titre d’un groupe de punk des années 80. Sauf que 30 ans après, le spectacle nihiliste se joue au premier degré dans la salle. L’appel au meurtre est rendu possible et audible car démultiplié par la caisse de résonance Internet. Dans les quartiers cette idéologie est une impasse, de près comme de loin, on ne combat pas une injustice par une autre injustice. Il y a assez à faire au quotidien pour améliorer nos conditions, L’appel au meurtre n’est pas une option, ni pour nous, ni pour les autres. Comme disent les mères qui luttent lorsqu’elles voient tomber leurs gosses sous les coups d’autrui : « Nous demandons justice, nous ne crions pas vengeance »

 

 

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