Les Unités de Protection de la Femme (YPJ) vues par sœur Caro

4 Mar

Mardi 1er mars, sur La Chaine Parlementaire, nous avons pu assister à des passements de jambes et des jonglages dignes de la Ligue des Champions exécutés par deux femmes et pas n’importe lesquelles : Caroline Fourest et une député socialiste de service. Elles ont enchainé toutes sortes de circonvolutions durant le débat, autour du documentaire « les femmes contre Daech », diffusé sur LCP pour oblitérer le fond de l’engagement des combattantes du PKK.

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Au bout du compte, Caroline Fourest est obligée de concéder que ces femmes kurdes ont des convictions. Tout le monde sur le plateau s’accorde sur ce point : ces femmes kurdes ont des convictions et se battent pour une « cause ».
Mais alors, c’est quoi cette cause qui est savamment et consciencieusement expurgée du documentaire et du débat ? Une cause qui dépasse le simple statut des femmes. Une cause qui n’est pas l’islamophobie, malgré la guerre contre Daech. Une cause que l’on ne peut pas nommer et qui dérange. Une cause qui refuse de faire de la comm’ et laisse donc d’autres parler à sa place mais qui s’impose par le fait. Une cause pour laquelle des femmes et des hommes vivent et meurent, parce qu’elle est juste.

« Ils tentent de s’emparer d’un mot justement évocateur pour faire triompher leurs desseins équivoques. Ne leur demandez pas de définir le mot, d’en expliquer le contenu. Ils ne savent pas. Ou mieux, ils ne peuvent pas. Car leur supercherie éclaterait au grand jour et leur construction de carton-pâte s’effondrerait aussitôt. »

Gabriel Peri

Au Kurdistan, dans les organisations proches du PKK, on n’est pas dans l’apparence d’un combat mythifié de femmes qui se lèveraient contre la barbarie islamique. On est dans un réseau d’organisations politiques qui fait de la formation permanente de ses militant(e)s un instrument de lutte pour construire une autre société. C’est par cette capacité que le parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) peut promouvoir le confédéralisme démocratique, dont un embryon se met en place au Rojava, sous la forme d’une administration politique non étatique qui donne les mêmes droits aux hommes et aux femmes, y compris celui de faire la guerre pour la justice et la liberté. Les hommes et les femmes qui combattent dans les rangs du PKK sont recrutés et formés pour être avant tout des militants plus que des militaires. Résultats : ils/elles tiennent des discours qui sont difficilement audibles pour nos féministes des beaux quartiers occidentaux. Caroline Fourest n’a d’autre choix alors que de marteler que le PKK, ce sont des « staliniens ». Ouf c’est réglé, Caro a une explication pour éviter d’aborder le fond de l’idéologie du PKK : le caricaturer en dernier dinosaure d’un marxisme désenchanté.

Le combat des forces de libération encadré par le PKK est structuré par une idéologie.
C’est manifestement une idéologie que l’on ne peut pas citer sur un plateau de télé français. Il lui est cependant concédé sur LCP qu’elle fait avancer le monde vers plus d’égalité et qu’elle est porteuse d’un espoir pour les femmes, bien au-delà du Kurdistan. Les personnes qui la mettent en pratique sur le champ de bataille et dans les territoires libérés sont prêts au sacrifice ultime, non pas pour défendre « la terre de leurs ancêtres » mais « pour que tous les enfants aient une vie meilleure », dixit une combattante du documentaire. D’un coup, cela devient encore plus suspect aux yeux de Caroline.

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Caroline Fourest, en bonne conservatrice occidentale, met tout de suite le bémol : cette idéologie est bien sous certains aspects mais il n’est pas sûr qu’on aimerait vivre sous le régime du Kurdistan libéré et administré par le PKK.
Paradoxal, n’est-ce pas ? C’est le même topo depuis toujours. L’égalité de principe c’est bien. Mais une égalité économique et sociale réelle, ça effraie les riches. Pour Caroline Fourest et la député socialo de service, l’égalité est un concept qui doit être appliqué moyennement. Leur monde se divise en deux catégories : il y a les femmes et leurs femmes de ménage. Manque de bol, les combattantes du PKK ont un flingue chargé et elles n’ont pas l’air trop motivées pour faire la poussière chez des Madames Fourest, même si les tâches ménagères dans la caserne n’ont pas l’air de les effrayer.

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Autre paradoxe de ce débat, pour Madame la Deputée PS : le PKK est une organisation classée terroriste par l’Occident. Ces terroristes, qui se battent sur le terrain contre Daech avec des femmes libres, le font bien mieux que tous les serviteurs de l’impérialisme Russe ou occidental dans la région. La liberté des femmes n’est-elle pourtant pas censée être la marque de l’Occident des lumières et des démocraties occidentales ? Pour faire mine de sortir de cette contradiction, Caroline Fourest explique avec morgue que, si les rangs des combattantes féminines se remplissent, c’est parce que Daech, l’ennemi ultime, est méchant avec les femmes et que le PKK n’est donc que le réceptacle de cette saine colère. Donc, d’après Caro : là où il y a oppression il y a résistance. Même dans sa critique des vilains staliniens du PKK, Caroline Fourest est obligée de penser comme Mao. Un comble.

En France, Caro et ses amis néoconservateurs nous expliquent que les extrêmes se rejoignent et que les islamo-gauchistes-écolos forment un magma antirépublicain. En Syrie, le PKK, organisation de la gauche révolutionnaire, et Daech s’affrontent sans pitié. La capacité à relativiser par moments et amalgamer à tout-va est décidément déconcertante chez les tenants du discours dominant.
On a donc les staliniennes d’un parti reconnu comme terroriste par la France qui portent à la pointe de leurs armes un combat d’émancipation universel voir civilisationnelle. Joli paradoxe pour nos deux dames patronnesses.

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Autre paradoxe qui surgit dans le débat du soir, ces « staliniennes terroristes mais émancipatrices » existent dans les rangs du PKK depuis ses débuts, et elles y occupent des postes importants. A tel point qu’elles ont été les cibles prioritaires d’assassinats, comme à Paris. A partir de là, ça devient compliqué pour Caro. Les combats féministes dévoyés, c’est plus simple à assumer avec le n’importe quoi des Femens.

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Les combattantes ne sont pas une nouveauté au Kurdistan. Ce n’est pas non plus inédit dans l’histoire de la gauche révolutionnaire sous toutes ses formes. Mais, dans une France qui carbure au Vichy, il n’y a pas de mémoire des luttes y compris lorsque celles-ci ont été menées les armes à la main par des femmes. Caroline Fourest, avec sa défense de la civilisation française républicaine inoxydable, défend ses privilèges et nie l’articulation des luttes. Angela Davis (elle aussi stalinienne, avec la grille de lecture de Caro) a expliqué comment la prise en compte dans les luttes du triptyque genre/race/classe est garant de l’émancipation collective. Le projet politique du PKK s’inscrit pleinement dans cette logique et c’est pour cela qu’il fonctionne malgré la répression. C’est une leçon pour nous en France.

Les camarades kurdes ne constituent une première ni un cas isolé de femmes qui se battent en première ligne pour une juste cause dans une organisation considérée comme terroriste par les puissances occidentales. Les considérer uniquement à travers le tropisme de la femme libérée, c’est, au mieux, faire preuve d’un patriarcat latent en reléguant au second plan ou en niant carrément le projet politique qu’elles portent avec leurs camarades masculins au sein de leurs organisations politiques. S’émouvoir de la capacité de « ces femmes kurdes » à devenir des combattantes – sous-entendu quand tant d’autres connes sont femmes au foyer – ce n’est pas être féministe et ça peut même rapidement vriller vers un ridicule virilisme à l’envers – domaine dans lequel Caro excelle. Les combattantes kurdes seraient plus courageuses que les hommes, d’après Caroline Fourest, car elles préfèrent mourir plutôt que de tomber entre les mains de Daech.
Voilà Caro la républicaine qui se met à honorer des opérations kamikazes. Elle pensait peut-être alors au martyr d’Arin Mirkan, capitaine des Unités populaires de défense morte en combattant. S’il faut être une femme de gauche et laïque pour avoir sa compréhension, on se demande pourquoi la palestinienne Wafa Idriss ne trouve pas grâce à ses yeux ?

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La palme du grotesque revient à la conclusion de Caro pour différencier le courage des camarades hommes et femmes du PKK. Les hommes sont moins courageux car, s’ils sont font attraper, « ils ne risquent que la mort ». La mort, c’est bien connu, on s’en remet facilement. Caro nous a habitué sau ridicule de ses sentences mais celle-là est pas mal. Elle ne doit pas avoir connaissance du fait que le viol et les violences post mortem sont des armes de guerre répandues sur l’ensemble du globe et ciblent aussi les hommes. Peut-être ne se souvient-elle pas du sort du pilote jordanien brulé vif sous l’œil des caméras de Daesh ? C’est sûr qu’un combattant masculin du PKK peut espérer une mort digne entre les mains de Daesh. Ose-t’on rajouter « sans souffrance » pour plaire à Caro ?

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Les combattantes du PKK ne sont pas des amazones farouches qui font mieux que les hommes ou que les autres femmes. Contrairement à ce qu’essaye de démontrer le documentaire, elles ne sont pas le fruit d’une tradition millénaire de femmes guerrières. Elles sont des militantes d’un parti révolutionnaire et, à ce titre, elles sont traitées de la même manière que les hommes. Ce qui compte, c’est ce qu’elles sont capable de faire sur le terrain. Et sur le terrain, la discipline est la même pour l’ensemble des personnes engagées. L’égalité ou rien, telle est la manière d’agir de cette organisation classée comme terroriste. Les femmes sont des héros comme les autres, une réalité que Caro ne semble pas pouvoir intégrer.

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L’histoire des luttes d’émancipation est remplie de femmes. Dans le désordre et de manière non exhaustive, on y trouve: Olga Bancic et toutes les résistantes FTP, les partisanes soviétiques et les snipers de l’armée rouge, les combattantes de l’armée nord-vietnamienne, les héroïnes poseuses de bombes du FLN algérien, Assata Shakur, les militantes des organisations de défense du peuple palestinien comme Leila Khaled, mais aussi les camarades européennes des FAR comme Ulrike Meinhof, celles des brigades rouges ou d’Action Directe comme Nathalie Ménigon ou Joëlle Aubron, les combattantes du « camp républicain » durant la guerre d’Espagne, ou la mulâtresse Solitude.

Solitude

Des femmes qui se battent et qui gagnent des batailles, ce n’est pas nouveau. Il faut vivre avec l’image bien intégrée du patriarcat pour trouver ça exceptionnel.
Toutes ces femmes se sont battues pour leur droit, mais aussi pour plus que leur simple droit. On a une petite idée de comment ça se passe parce que, dans nos quartiers, lorsqu’une lutte dure se met en place, les femmes sont toujours présentes.

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Derrière chaque combat pour l’émancipation, il y a une logique, une idéologie, des principes.

Ce documentaire sur les combattantes du PKK et plus encore le débat qui l’a suivi nous montrent que le tabou réside dans les principes et le projet politique que celles-ci portent. Un documentaire d’une heure sur les combattantes du PKK peut ainsi expurger totalement le fait que ces femmes qui se battent sont formées politiquement par « un parti » et que ce parti a un projet politique. Pour disqualifier le côté politique, le documentaire et le débat dénoncent un embrigadement de femmes dont on loue pourtant l’émancipation. La seule preuve trouvée repose sur la récurrence des photos du leader du PKK et de ses martyrs. Si on appliquait la même grille de lecture aux établissements publics de notre république, qui ont l’obligation d’exposer le portrait du chef de l’État, ça ferait de la France un pays officiellement totalitaire.

Manifestation du 5 avril 2014 à Paris. Sur le t-shirt : Amine Bentounsi, tué par un policier le 21 avril 2012. Credit photo : Sophie Garcia

Manifestation du 5 avril 2014 à Paris. Sur le t-shirt : Amine Bentounsi, tué par un policier le 21 avril 2012. Credit photo : Sophie Garcia

C’est en suivant cette même logique que Caroline Fourest et la députée socialiste affirment que c’est en proposant un uniforme aux jeunes qu’on va pouvoir lutter contre Daech. Pour nos républicaines bourgeoises, ce qui manquerait aux jeunes d’aujourd’hui, c’est de l’action et rien de tel qu’un treillis pour se bouger. Pour elles, pour contrer Daesh, il faudrait proposer un embrigadement semi-militaire à la jeunesse. Ça tombe bien, l’armée française enrôle à tour de bras de nouveaux larbins de l’impérialisme. Malgré le salaire qui va avec, pas sûr que ça transcende la jeunesse de France. Pour 1300 euros par mois, qui est prêt à tuer et à risquer sa vie pour maintenir des dictateurs au pouvoir en Afrique, pour le plus grand profit de Bolloré et Cie. ? Qui peut accepter de se mettre au service de guerres impériales sous commandement américain comme en Afghanistan en pensant servir la France si ce n’est des idiots de nationalistes français toujours prêts à être les larbins du capital – ce qui ne les empêchera pas, entre deux campagnes impériales, de cracher sur l’oligarchie capitaliste tenue dans leurs fantasmes par les juifs et les francs-maçons ?

Caro et sa copine du PS ne se rendent pas compte du ridicule de leur proposition lorsqu’elles opposent l’embrigadement de Daech, qui enrôle et offre une porte de sortie à des nihilistes, à la version impérialiste qu’offre la république française.
Il y a aucune comparaison possible entre ces deux perspectives et celle des femmes et des hommes qui se battent au Rojava. Ceux-là luttent pour changer de société et pour offrir à leurs semblables un avenir de paix et d’égalité, comme les résistants en France qui s’engageaient pour « les jours heureux ».

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Les combattant(e)s du PKK nous rappellent ainsi, à leur manière, que les mots d’ordre ne tombent pas du ciel.
« L’émancipation des travailleuses ne se fera que par les travailleuses elles-mêmes », « la victoire est au bout du fusil » : des slogans qui font marrer ou rebutent ici, dans une France où le peuple et les organisations de la gauche révolutionnaire ne sont plus à la pointe des luttes, mais qui sont toujours pertinents et mobilisateurs dans une zone de guerre impérialiste. L’éternel retour du concret : un spectre hante le monde.

Ceylan Ozalp

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